El Hierro aux Canaries, l’île sans pétrole mais dans le vent

par Yannick Le Moing - Génération Ecologie  -  16 Mai 2013, 07:21  -  #Société et Environnement

En 2013, l’association de l’éolien et de l’hydraulique, à partir du pompage de l’eau marine, doit permettre à la plus petite île des Canaries (Espagne) de produire la totalité de son énergie, y compris pour les voitures. Pour Alain Gioda (Hydrosciences IRD) et Carlos Sánchez Recio (Natural Aqua Canarias), qui travaillent sur cette île depuis 1991, El Hierro « montre la voie d’un monde luttant contre le réchauffement climatique ».

Les moulins à vent de Don Quichotte symbolisent l’Espagne : dès juin 2011, Eole est devenu ponctuellement la première source énergétique du pays, avec plus de 20 % du total. Ainsi, dans un climat de crise économique aiguë, des mutations importantes ont lieu, dont l’exemple le plus clair se situe sur l’île d’El Hierro, aux Canaries (1).

Des gens de terrain, un forestier et un artiste plasticien du land art, rejoints par un ingénieur en électricité devenu depuis homme politique, y ont planté les jalons d’un développement alternatif reproductible.

L’aridité et l’isolement extrême d’El Hierro, au bout de l’archipel des Canaries, aggravés par l’autarcie franquiste, en avaient fait un lieu de grande pauvreté. Montagneuse, avec de nombreux cônes de volcans éteints, très brumeuse et parcourue de vents quasi constants, l’île ne présente aucune plage de sable blond propre à aimanter les touristes.

Elle ne compte que 11 000 habitants, mais qui ont su développer des solutions originales, à partir des ressources de la terre et de la mer, en conservant la nature et sans refuser le progrès lorsqu’il apportait la beauté. Ce travail fut reconnu par l’Unesco et El Hierro est devenu une Réserve de la biosphère en l’an 2000 avec aussi sa production de bananes, ananas, figues, vin, fromages...

Le brouillard et le vent donnent de l’eau. L’arbre fontaine d’El Hierro alimentait les aborigènes, avant les Espagnols, quand le brouillard, formé en altitude par le vent humide de l’Atlantique, déposait en quantité ses gouttelettes qui, devenues gouttes, s’écoulaient en filets sur ses feuilles vernissées.

L’eau était ensuite recueillie dans des puits creusés au pied du végétal, jusqu’à sa disparition en 1610. Fort de cet exemple, Don Zósimo (1920-2004), forestier de son état, devint dès 1948 l’homme qui plantait des arbres fontaines, avant le personnage de fiction de L’homme qui plantait des arbres de Jean Giono.

Dans les années 80, il travailla main dans la main avec l’artiste César Manrique (1919-1992), qui valorisa les meilleurs sites de l’île par l’intégration d’aménagements dans la nature avec des miradors, un restaurant panoramique, etc. Leur travail séminal a donné une floraison d’initiatives : entre autres l’installation d’attrape-brouillard clonant l’arbre fontaine, l’aménagement de sentiers muletiers pour le trekking, la transformation d’un village abandonné en écomusée et surtout la mise en route en 2013 du projet électrique Gorona de Viento sans pétrole ni émission de CO2.

L’alliance de l’eau et du vent

Le vent et l’eau donnent de l’électricité, pour peu qu’on ne les néglige pas. Le vent, ce sont les alizés presque constants qui permettront l’approvisionnement régulier de la ferme de cinq éoliennes de 11,5 mégawatts. L’eau, c’est celle de l’océan. Afin de pallier l’intermittence du vent, une station de transfert d’énergie par pompage (STEP) aura permis auparavant de stocker, dans un réservoir supérieur, 500 000 m3 d’eau.

Après son pompage de l’océan, cette eau aura été préalablement dessalée par osmose inverse, et l’eau douce en excès pourra également servir à des fins agricoles et humaines. En 2013, la centrale hydroélectrique fournira 2 jours de consommation électrique par turbinage, sans apport de l’éolien, et, à terme, 8 jours, en surcreusant le cratère du volcan éteint où l’eau sera stockée.

A partir de ce réservoir supérieur, la centrale sera alimentée par une conduite forcée d’une chute de 685 mètres. En aval de la centrale, l’eau passera dans un second réservoir dit inférieur, situé quelques mètres au-dessus de l’océan, et le circuit sera bouclé.

L’ancienne centrale thermique diesel ne sera pas démontée, étant utile en cas dépannage, mais l’île devrait être alimentée à 100 % par les énergies renouvelables dès l’an prochain. Le projet d’électricité propre fut porté à bout de bras, depuis les années 90, par l’ingénieur Tomás Padrón qui gérait, précisément et depuis longtemps, cette centrale thermique fournissant, encore pour peu de temps, le courant d’El Hierro à partir d’un carburant importé par bateau.


Tomás Padrón, président du conseil insulaire jusqu’en 2011 et ancien ingénieur chez Endesa, premier producteur d’électricité espagnol, a porté à bout de bras le projet « El Hierro 100 % durable ».

L’idée était d’être indépendant, quant à l’énergie, tout en améliorant la qualité de l’air, sans émettre de gaz à effet de serre, en faisant des économies et en créant des emplois. Sa réalisation fut possible grâce au rôle éminent de Padrón dans la politique insulaire durant les trois dernières décennies.

Enfin, le surplus d’énergie permettrait aussi le passage à l’électrique, sur cinq à dix ans, des 6 400 véhicules particuliers recensés sur l’île. Un partenariat avec Nissan-Renault a facilité l’arrivée des premières électromobiles – trois points de recharge sont ouverts, en attendant les trente-deux autres nécessaires. Ici, le chemin à parcourir sera long entre les intérêts divergents des autres constructeurs automobiles et les décisions individuelles des acheteurs.

Néanmoins, le prix du pétrole étant condamné à grimper, la voie est ouverte pour un changement favorisé par la petitesse de l’île (270 km2) et sa topographie tourmentée qui limitent les déplacements et la vitesse.

Devenue la vitrine du nouveau savoir-faire industriel espagnol avec l’appui de l’Unesco et de l’Union européenne, la plus petite île des Canaries montre la voie d’un monde luttant contre le réchauffement climatique par une réduction drastique des émissions de gaz à effet de serre. Qu’attendons-nous pour en faire autant, sachant que le schéma est reproductible sur bien des îles et le long des côtes montagneuses ?

Alain Gioda et Carlos Sanchez Recio (Mediapart)

El Hierro aux Canaries, l’île sans pétrole mais dans le vent